Réponse aux “enquêtes métiers”

Régulièrement, nous recevons des enquêtes métiers de la part de jeunes (et moins jeunes) en recherche d’orientation. Les questions sont relativement similaires d’une enquête à l’autre, aussi voici les réponses que je peux vous donner en tant que chef d’entreprise et développeur informatique.

Réponse d’ordre générale

Le monde de “l’informatique” fait rêver. “Tout le monde” dit qu’on y trouvera du travail facilement et bien payé. C’est aussi vrai que tous les préjugés et si vous vous orientez (ou réorientez) vers ce métier pour cette raison, vous risquez d’être assez déçus.

Il y a énormément de personnes qui ne trouvent pas d’emploi. Soit parce qu’elles ne savent pas faire le métier (c’est un peu cash mais l’école à 6k€/an ne fait pas tout), soit parce qu’elles se sont orientées dans une filière trop généraliste (où il y a beaucoup de poste mais où il y a aussi beaucoup de personne en capacité de l’occuper). De plus, faire un métier qu’on n’aime pas est difficile lorsqu’on se dirige vers du conseil et du service (on devra faire plus que ce qu’on nous demande donc si on n’aime pas le faire, ça ne correspondra pas).

Bref, je trouve ces questionnaires assez peu adaptés, néanmoins, voici des éléments de réponse.

Quelles sont vos missions au quotidien ? Avec qui travaillez-vous ?

Nous développons des outils B2B (c’est-à-dire à destinations d’organismes : entreprises ou associations mais pas les particuliers). Concrètement cela peut être des logiciels pour assumer une tâche administrative (envoyer une facture, faire une déclaration d’embauche, renseigner des suivis de production en industrie… ou encore suivre les adhésions des membres associatifs). Cela peut être aussi de développer pour le compte du client un outil qui servira à ses propres clients (particuliers ou entreprises) : par exemple nous avons un client qui fait des cartes de paiement prépayées, on développe l’espace client et le “back-office” qui liste les transactions, recharge la carte, prélève des frais, assure la conformité légale (pièce d’identité, sécurité, évaluation des risques…), etc. On a aussi des clients plus simple qui veulent juste un site e-commerce pour vendre un produit ou tenir un blog d’information.

En B2B, la spécificité c’est que le client entre dans une relation de long terme (il dispose de plus de moyens, on échange avec lui et on apprend au fil des années les spécificités de ses besoins). Cela demande plus d’adaptabilité mais cela permets aussi de diversifier les missions car d’un client à l’autre on peut changer complètement de secteur d’activité.

À l’inverse en B2C, le plus souvent vous travailleriez directement dans l’entreprise finale (par exemple facebook, décathlon…). Cela a d’autres avantages mais au fil des années vous travaillerez toujours sur les mêmes outils et pour les mêmes finalités, je pense que c’est un mauvais choix en début de carrière (plus “plan plan”).

Pourquoi avoir choisi ce métier ?

Un peu de hasard pour ma part. Je suis autodidacte et j’ai commencé très jeune (avant d’avoir fini le lycée). C’était un métier très ouvert aux jeunes où cela pouvait (et est encore) être très favorables aux jeunes. Et c’est un métier-passion (ce qui ne veut pas dire que toutes les journées sont agréable mais si cela ne me plaisait pas, j’aurai changé de métier).

Quelles sont vos responsabilités ?

En tant que chef d’entreprise, cela va au-delà du développement bien évidemment mais pour ne parler que du développement informatique, la responsabilité du développeur, telle que je pratique mon métier consiste à :

  • Être force de conseils : le client sait ce qu’il veut obtenir mais pas toujours comment le faire. Il faut aimer les casses-têtes et avoir l’astuce de proposer une solution relativement simple (regardez les outils proposés par Pole emploi, la CAF ou n’importe quelle administration : je vous en supplie, ne faites pas ça !!!). Il faut parfois dire “non” au client qui veut reproduire sa bureaucratie dysfonctionnelle dans un outil informatique (au contraire, c’est l’occasion de modifier les processus de l’information qui est la base du métier informatique donc en début de projet j’aime dire que le crayon à papier et la feuille blanche sont les meilleurs outils : la technicité doit rester en second plan)
  • Être responsable (et souvent seul responsable) des développements réalisés. Ça veut dire se former en permanence pour vérifier la sécurité du développement, sa qualité, et envisager toutes les manières improbables de ne pas faire fonctionner ce que nous avons réalisés. C’est souvent une source de stress au moment de la “mise en production” (avons-nous bien prévus tous les cas possibles ? Est-ce que si on indique 1000e-3 dans notre formulaire de saisie numérique, traiterons-nous 1 ou 1000 ? Faut-il plutôt afficher une erreur à l’utilisateur ?).
  • Être en capacité d’avoir réponse à tout. J’entends par là d’être capable de répondre à l’éternelle question “pourquoi ça buuuug ???” par autre chose que le “avez-vous essayé d’éteindre et de redémarrer votre ordinateur ?”. Ça peut sembler évident mais sans une grande expérience, vous vous retrouverez souvent devant la solution de facilité de dire qu’il s’est passé quelque chose de magique et qu’il n’y a pas de raison que ça se reproduise plus tard (et l’expérience vous montrera que vous avez tort : si une erreur inattendue s’est produite, c’est que vous avez mal fait votre travail… mais où ?).

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans ce que vous faites ?

La joie du client lorsque ça fonctionne et qu’il arrive ainsi à se libérer de tâche rébarbatives pour se concentrer sur autre chose plus intéressant. Je suis moi-même autodidacte et j’aime beaucoup voir mes clients apprendre des parties plus intéressantes dans leur métier. De même découvrir les métiers de mes clients est assez motivant. Cela oblige à une gymnastique mentale continue et c’est parfois un peu fatiguant mais c’est ce qui me plait le plus.

Enfin c’est une formation en continu. Sortie de formation, vous ne saurez rien faire. Vous aurez eu des bases d’apprentissage mais encore aujourd’hui avec plus de 10 ans d’expérience (en fait 15 ans… déjà !) il n’arrive pas que j’ai à me charger d’un projet dont je suis capable avec précision de faire tout ce qui est prévu avec le client. Il y a toujours à apprendre de nouvelles pratiques ou de nouveaux usages. On ne s’ennuie pas (mais le revers, c’est qu’on n’est jamais certains de la durée des missions hors le client/chef de projet voudra savoir avec exactitude l’estimation… donc il faut aimer travail parfois dans le stress)

Que diriez-vous du marché de l’emploi sur ce métier ?

Si vous êtes bon, vous aurez du travail… mais sur 100 CV reçus, cela concernera généralement au mieux que 4 ou 5 personnes (et parmi celles-ci toutes ne correspondront pas aux besoins pour le poste). Faites le métier qui vous plait et soyez passionné mais n’allez pas vers l’informatique pour un métier facile où vous aurez juste à payer votre diplôme pour avoir un métier à vie. Sans expérience pro, vous ne valez pas grand chose en recrutement et même avec de l’expérience, encore faut-il l’avoir sur les dernières technologies à la mode (et ça change très vite).

Quel salaire, en moyenne, pour un débutant ? Et après quelques années ?

Le SMIC est à 1200€ net environ et y a quelques types qui ont développés des sociétés qui se valorisent plusieurs milliards. Vous serez probablement entre les deux (vous ne trouverez pas de temps partiel ou autre : en général c’est plutôt 39h/semaine). L’informatique est un métier productif donc n’espérez pas être payé comme un directeur RH (sur un salaire médian dans la profession) : vous serez payé un peu moins que ce que vous rapportez (à votre client et à votre patron).

L’exemple de comment le petit Rothschild a gagné son premier million d’euro est très illustratif sur le mérite au travail. D’abord il a trouvé une pomme par terre, il a pris un chiffon et l’a fait briller. Puis il l’a vendu 50cts€. Grace à cela, il a pu acheter deux pommes, il a procédé de même et a pu les revendre 1€. Ensuite 4, 8, 16… il a continué comme ça et un jour qu’il vendait pour 100€ de pommes par jour et rentrait chez lui éreinté, il a alors reçu une lettre : son oncle venait de décéder et lui faisait hériter d’un million d’euros. C’est (à peu près) comme ça qu’il a gagné son premier million.

Bref, on peut gagner de l’argent en travaillant… mais on ne devient pas riche avec le travail. Soit vous avez la chance d’être bien né, soit votre travail doit vous apporter de la satisfaction autrement. Y a toujours des exceptions mais y a des filières plus lucratives que l’informatique (vous ne pouvez vendre que votre temps de travail).

Demandez-vous ce que vous êtes capable de produire en valeur par jour. Si c’est mettons 250€ HT / jours (500 pommes dans l’exemple de Rothschild), vous multipliez entre 5 et 6 et vous aurez votre salaire net dans une boite qui ne cherche pas le bénéfice pour les actionnaires (soit autour de 1400€ net mensuel).

Quelles qualités et compétences faut-il posséder pour faire votre métier ?

La curiosité avant tout. Si vous ne poussez pas les portes pour faire des choses que vous ne savez pas encore faire, vous stagnerez et deviendrez très vite obsolète. Donc tous les jours vous devez apprendre quelque chose de nouveau et parfois vous lancer des challenges insurmontable (et les accomplir).

De plus, c’est contre intuitif avec les formations proposées mais n’optez pas pour le “fullstack” ou le touche à tout. Sortie de formation (et même avec 2 ans d’expérience), comme dit plus haut, vous serez probablement non rentable (même au SMIC) donc assurez le coup et tâchez à minima de savoir faire une chose très bien. Il sera plus facile de demander à une entreprise de vous faire confiance et de vous laisser vous challenger sur le reste si elle sait qu’elle peut vous donner une mission précise et que vous la menez toujours à bien. Bien sur, profitez de vos études pour découvrir tout ce qu’on vous propose mais essayez de vous spécialiser sur une compétence et valorisez-la lors de vos premières expériences (envoyez des candidatures uniquement dans ce domaine et misez tout là-dessus). Si vous êtes relativement bon en base de données, ça vaudra mieux que d’être médiocre en fullstack (il sera temps de proposer à votre entreprise de vous confier du développement dans d’autres technos peu à peu au fil des projets).

C’est une caricature mais le geek associable existe souvent un peu trop. C’est un fort marqueur de différentiation d’être à l’aise pour communiquer et désamorcer les conflits. Si vous êtes en reconversion professionnelle, c’est souvent un point que vous aurez plus de facilité à faire valoir (lettre de recommandation, …). Et si vous êtes en formation initiale, inscrivez-vous dans des domaines associatifs et montrez que vous savez jouer en collectif.
En IT, les projets ne se mènent jamais complètement seul : vous aurez à composer avec une équipe, avec des clients, avec des partenaires. Parfois il y aura de bonnes raisons au conflit… mais cela n’aidera pas le projet à être livré comme prévu donc faut savoir être souple et agréable à vivre.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui débute ?

De commencer. C’est peut-être mon âme autodidacte qui parle et chacun est différent mais apprendre le langage prends au plus un mois. Vous pouvez acheter un livre (édition Eyrolles ou Pour les nuls ou autre) et vous aurez les bases. Peu importe le langage (moi j’ai appris avec le manuel de ma calculette au lycée). Vous verrez bien si ça vous plait, c’est pas plus compliqué que s’initier à la poterie (et comme pour la poterie, vous ne ferez pas de miracles en un mois mais vous serez initié).

Ensuite durant votre formation ou la recherche d’un premier job, mettez à profit ce temps pour vous mettre au service d’une communauté. Pourquoi pas aider une asso à éditer des cartes de membres ? Ne vous lancez pas sur quelque chose de compliqué ou d’indispensable mais mettez-vous dans un contexte professionnel : vous tisserez du réseau et vous aurez quelque chose à dire pour les entretiens d’embauche ! Puis ça vous évitera de stagner, on apprend beaucoup par l’expérience pratique (même sans la fibre autodidacte : l’informatique, c’est beaucoup de l’apprentissage en continu).

Et le marché de l’emploi ?

Comme beaucoup d’enquête métier sont des préalables fixés par Pôle Emploi qui n’arrive pas à vous trouver un travail dans votre secteur et “en informatique il y a de la demande”, permettez-moi d’être un peu critique à ce sujet. Oui il y a beaucoup de demandes pour des devs expérimentés. Pour des devs sans expériences qui ont suivie une formation que Pôle Emploi finance dans les 500€, y a surtout beaucoup (beaucoup) de demandeurs d’emploi.

Est-ce qu’il y a des femmes en informatique ?

Ce n’est pas une question qu’on m’a déjà posée mais comme je trouve ça dommage et que c’est mon entreprise, je publie ce que je veux 🙂

La réponse est oui mais malheureusement assez peu. Je n’en suis pas une et je n’en ai malheureusement pas dans mon équipe mais sachez que le secteur est en demande de plus de diversité. L’informatique est partout aujourd’hui et ne ratez pas l’occasion de participer à cette construction sociétale.

Voyez cela comme de la discrimination positive si vous voulez mais il faut noter que le donneur d’ordre (chez le client : chef de projet, chef d’entreprise) est de plus en plus féminin. Personne n’échappe complètement aux habitudes du patriarcat et intégrer une plus grande diversité dans l’équipe permets à l’entreprise d’adopter des comportements plus ouverts, plus inclusifs. C’est bon pour le business et ça n’a absolument rien d’une faveur libérale faite aux femmes : vous aurez le poste si vous apportez quelque chose à l’entreprise, et en l’occurrence l’informatique manque de diversité de genre.

Enfin si vous craignez de vous retrouver dans une équipe complètement masculine, c’est rarement le cas et dans tous les cas, c’est un secteur relativement éduqué. Vous tomberiez bien mal si vous tombiez sur un collègue “qui a une vie de jeune homme” (selon la vision de la jeunesse vue par notre ministre de l’Intérieur).

Une dernière chose

Lorsque vous aurez à postuler dans une entreprise, notez que pour ce qui me concerne (et je ne suis pas le seul), je préfère une lettre de motivation maladroite mais sincère qu’un copier/coller bien pensant qui ne donne aucune information sur vous et ce que vous voulez faire/pas faire dans l’entreprise.

Si vous êtes jeune, vous vous dites peut-être que dire à un recruteur que vous n’aimez pas faire ci ou ça va vous desservir… mais ça renforce le crédit qu’il pourra avoir sur ce que vous dites par ailleurs. Et puis, n’oubliez pas qu’un contrat de travail (comme tout contrat) se signe à deux et l’entretien est là pour vérifier que le “deal” est acceptable par les deux parties. Il m’est arrivé de refusé des candidats non pas parce qu’ils ne correspondaient pas au poste mais parce que j’ai senti que ma boite ne leur conviendrait pas. Le turnover est important en IT et il coute très cher : mieux vaut en début de carrière faire au moins 3 ans dans la boite que vous trouverez, votre CV n’en sera que plus valorisé par la suite.

Et si vous êtes moins jeune, expliquez ce que vous faisiez avant, ce que vous ne voulez plus retrouver en conditions de travail. N’oubliez pas que l’informatique est partout : si vous avez eu de l’expérience dans la vente, la RH, la finance, la mécanique… cela peut séduire une entreprise qui vends de l’IT pour ces secteurs et ça peut être un avantage non négligeable pour vous retenir vous plutôt qu’une autre personne.

Bon courage pour la suite,
Mistral OZ

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *